« Retour au blog de esperance967

Questions à Gisèle Gelbert :

Questions à Gisèle Gelbert :
On explique souvent l'illettrisme en invoquant des problèmes scolaires, psychologiques, familiaux ou encore sociaux. Votre livre met en lumière une autre cause.

G.G. : Une frange non négligeable et peu connue d'illettrés relève en effet d'une pathologie cérébrale, que j'ai désignée sous le nom de «troubles de type aphasique». On peut diagnostiquer ces troubles lorsque toutes les causes que vous avez énumérées se révèlent absentes et que les rééducations orthophoniques ou psychothérapiques ont échoué. En médecine, l'aphasie est une altération du langage consécutive à une lésion cérébrale. Or, je me suis aperçue que des enfants ne présentant aucune lésion de ce type souffraient pourtant de troubles linguistiques identiques à ceux des aphasiques.

En quoi ces désordres consistent-ils ?

G.G. : Ils sont très variés. Certains enfants ne parviennent pas à lire un texte alors qu'ils sont capables d'en épeler chaque mot. Ils en saisissent le sens linguistique mais pas le contenu sémantique. D'autres ont acquis la lecture, mais pas l'écriture. Prenons l'exemple de «maison». Ils lisent le mot, sont capables de le reproduire sous forme de dessin, mais n'arrivent pas à l'écrire. Il leur est impossible d'établir la correspondance entre le son et la graphie. Ils inventent des enchaînements de lettres ou, dans les cas les plus graves, tracent des lignes qui ressemblent à des guirlandes.

Quelle est l'origine de ces troubles ?

G.G. Un mauvais fonctionnement de la partie du cerveau consacrée au langage. La parole, l'écriture et la lecture appartiennent aux potentialités de chaque individu. Leur développement nécessite un certain temps. Parfois, cette organisation s'élabore mal.

Vous qualifiez cette zone cérébrale de «machine à lire et à écrire». Vous êtes une mécanicienne du langage ?

G.G. J'aime bien exagérer, mais c'est un peu ça. Mon travail consiste à resserrer quelques boulons! Le fait de parler, de lire et d'écrire est le résultat du fonctionnement d'un mécanisme aussi précis que celui d'un moteur. Certains rouages peuvent se gripper. A moi de trouver lesquels et d'imaginer une méthode de restauration, par le biais d'exercices.

Comme celui du «ping-pong» ?

G.G. L'enfant et moi scandons alternativement chaque syllabe d'un texte en tapant sur la table avec un stylo.

Les enfants qui ont été sujets à ce type de dysfonctionnement ont-ils du mal à acquérir une bonne orthographe ?

G.G. Il reste une certaine fragilité linguistique, mais lorsque le sujet est «doué» pour l'orthographe, on peut obtenir de bons résultats. J'ai eu pour patient un jeune homme de dix-huit ans qui ne savait quasiment ni lire ni écrire. L'orthophoniste qui me l'avait envoyé avait essayé de le rééduquer avec des méthodes classiques. Elle lui avait enseigné l'orthographe, la grammaire... Rien à faire. Quand j'ai trouvé où se situait son blocage, je lui ai proposé des exercices et, au bout de quelque temps, il s'est mis à écrire, sans faire de fautes d'orthographe. Il avait engrangé tout ce qu'on lui avait enseigné. Il suffisait de remettre en marche sa machine à écrire pour qu'il puisse utiliser ces acquis.

Est-il souhaitable de créer des classes spécialisées pour ces enfants?

G.G. Je ne le pense pas. Mieux vaut les scolariser dans des classes traditionnelles en leur faisant suivre parallèlement une rééducation appropriée. Leur problème est d'ordre médical, pas pédagogique.


par Alexie Lorca
Lire, mars 1998

# Posté le mardi 12 juin 2007 12:38

Modifié le vendredi 21 septembre 2007 16:10

« Article précédent : L'APRETTA

Article suivant : L'illettrisme, ça se soigne »